La petite fille aux cigarettes
Il faisait frette au possible cette journée là à Longueuil; il neigeait, grêlait et ventait à écorner les bœufs depuis le matin. La brunante tombait et le soir approchait; la nuit du dernier jour de l’année, ce même soir où les solitaires s’entassent enivrés dans les clubs de strip à la recherche d’une couple de danses à dix réconfortantes. Au beau milieu de cette température qui fait fuir les baby-boomers vers le sud, une fillette marchait seule dans la rue.
Elle n’avait sur le dos qu’un anorak trop petit, à poils sur la capuche, que son père avait acheté pour douze dollars au Village des Valeurs; pour son petit frère (aujourd’hui décédé d’une malformation due à la consanguinité de ses parents). D’ailleurs, la petite fille n’avait jamais revu son paternel depuis ce fameux matin ou il avait quitté sa famille pour un conducteur de dix-huit roues syndicaliste de l’Abitibi.
Aux pieds, elle portait des gougounes bleues fluos, fabriquées en Chine et provenant du Dollarama des Galeries d’Anjou. C’est que la veille, elle avait perdu ses bottes de neige en s’enfuyant de ce voisin qui disait vouloir la déchausser. En voulant traverser la rue, une vieille Plymouth Sundance l’avait heurtée brutalement, faisant revoler, on ne sait où, les petites chaussures feutrées.
Dans son vieux tablier volé dans une quincaillerie à grande surface, elle portait, en plus de la dose quotidienne de sa mère, un portefeuille volé dans le métro (il contenait seulement un vieux billet de loterie), un briquet et quelques cartons de cigarettes de contrebande. Elle portait à la main quelques cigares tout en criant « Qui veut acheter des indiennes, les dépanneurs les vendent 70$ le cartoon, moi je les vends 25$ clear de taxes! » Mais en ce jour de l’an, la majorité des Longueuillois étaient trop affairés à trouver des maisons vides à cambrioler et personne ne s’arrêtait pour considérer l’air suppliant de la petite, frigorifiée tentant tant bien que mal de mener à bien ses activités illégales.
La journée achevait qu’elle n’avait pas vendu un seul paquet de Native. Tremblante de froid et de soif, elle déambulait de rue en rue. Toutes les fenêtres étaient illuminées par les décorations de nowell kétaines habituelles. Elle aurait bien aimé que sa mère en pose aussi des jeux de lumières à del, mais comme l’Hydro venait de les couper, ça ne donnait rien de toute manière. De douces odeurs de dinde en train de rôtir attisaient son estomac qui gargouillait. À force de manger des Dinner Kraft, la petite en était rendue à évacuer de douloureuses briques au moins grosses comme des quilles.
Soudain, l'enfant aperçoit une encoignure entre deux bungalows, dont l'une dépassait un peu l'autre, sans doute une erreur de l’incompétent de contracteur qui avait fabriqué 1238 maisons identiques dans le quartier. Harassée, elle s'y assied et s'y blottit, tirant à elle ses petits pieds afin de se ronger un tantinet l’ongle de son gros orteil droit qui était fendu.
Même si elle tremble, grelotte et frissonne, elle n'ose pas rentrer chez elle. Elle n'y rapporterait pas les sous des cigarettes vendues, ni les trois doses de crack qu’elle devait ramener, et sa mère la battrait encore avec la boucle de sa ceinture, n’ayant pas les moyens de payer son prochain fixe d’héroïne. L'enfant avait les lèvres gercées.
- Si je prenais une cigarette fourrée d’un peu de crack, dit-elle, une seule dose pour réchauffer mes lèvres?
C'est ce qu'elle fit. Quelle fumée merveilleuse, c'était ! Il sembla tout à coup à la petite fille qu'elle se trouvait dans la bonne vieille piquerie de son oncle Martial, aujourd’hui en tôle, devant un foyer chauffé au chanvre. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer.
Lorsque qu’elle tira la dernière poffe, brusquement, le foyer disparut et l'enfant restait là, se brûlant l’index et le pouce et tenant en main un botche de toppe dont il ne restait que le bout filtre.
Elle frotta une seconde allumette et braisa une seconde cigarette remplie de crack. La lueur se reflétait sur la cloison de brique qui devint transparente. Derrière le mur devenu translucide, un éléphant rose dansait le Achy breaky dance avec une pétoncle à moustache sur un air envoûtant de Stef Carse. Au milieu, s'étalait une magnifique lapine sexy, entourée de lutins joyeux. Et voilà que la lapine se met en mouvement et, avec une corde autour du cou se laisse tomber dans le vide, laissant toutes ses effluves quitter son corps d’un seul coup… Et puis plus rien. La cigarette s'éteint.
L'enfant prend une troisième allumette, et tenta de l’allumer en vain.
- Shit, m’en va prendre mon Zippo!
La troisième cigarette de crack allumée, elle retombe alors dans les méandres de son imagination. Un magnifique sapin de noël la regardait dans les yeux en gossant un morceau de fémur humain avec un couteau Suisse. Sur ses branches vertes, des tatoos ornaient ses ramures musclés.
Un tatoo de Betty Bop, un autre de Jessica Rabbit et un dernier de Brad Pitt. (le sapin était bi). La petite étendit la main pour toucher des doigts les tatoos magnifiquement dessinés mais au même moment, la cigarette s’éteint et l'arbre semble monter vers le ciel et ses tatoos deviennent des images de Monsieur Patate.
Il y en a un qui se détache et qui redescend vers la terre, laissant une traînée de tubercules derrière lui. « Voilà quelqu'un qui va péter au frette », se dit la petite.
Sa vieille grand-mère, une vieille hippie férue de barbituriques et le seul être qui l'avait aimée et chérie sans demander de faveurs intimes en retour, et qui était morte d’un accident de motocross il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une patate qui file ainsi du ciel, d'un autre côté une personne rend l’âme en souffrance.
Elle frotta encore la roulette de son Zippo pour tirer un dernier joint: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se tenait la vieille grand-mère.
-« Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh, shit, je sais ! tu vas me quitter quand mon trip de crack sera fini...Tu t'évanouiras comme la piquerie de Martial, l’éléphant rose, la lapine pendue et comme l’arbre aux tatoos… Reste, je t'en prie, ou emporte-moi. »
Et l'enfant aspira une grande bouffée, et puis une autre, et enfin mangea tous les mégots restants, pour voir la bonne grand-mère le plusl ongtemps possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin : l’Accueil Bonneau!
Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l'encoignure
le corps de la petite, avec le gros orteil droit dans la bouche.
Ses joues étaient rouges, ses pupilles dilatées, elle semblait sourire. Elle était morte d’une méga overdose pendant la nuit qui avait apporté à tant d'autres des joies et des plaisirs.
Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, un ticket gagnant du 6/49 de la veille qui vallait 26 millions.
- Quelle sottise ! dit un sans-cœur. Comment a-t-elle pu voler la drogue de sa pauvre maman!
D'autres passants crachèrent sur l'enfant. C'est qu'ils ne savaient pas
toutes les belles choses qu'elle avait vues pendant son super trip de la nuit du nouvel an. Pauvre petite fille aux cigarettes, elle aurait bien du faire comme sa grande sœur de 14 ans et vendre son corps, c’est beaucoup plus payant…
Bonjour Michel,dit Elbico,
ton histoire est très bien contée,mais il y a un couple de *coches* qui passent pas tout à fait et, j'ose espérer,que c'est une fiction doublée de fond de Vrai triste histoire... de Junkie.
Le cartoon de cig. des Indiens,à côté de chez moi à Montréal,c'est 14 ou 15 piasses ...Ça c'est la première coche et la deuxième est que la pauvre petite aurait fumé ses *pétards* de Crack bien avant, et même si elles en avait plusieurs,oui il ne se serait pas écoulé beaucoup de temps entre chaque session de fumage, mais pas tous en même temps... Possible tout de même de pèter au fret,d'overdose ou de fret,net sec aussi.
Merci pour ce laid conte de Noel, ....si tu veux décourager ton p'tit gars de toucher au péché,J'sais pas si la méthode est efficace...Parlez-en en bien ou parlez-en en mal,Ouais mais allez donc voir des images de Junkies massacrés...Dégoutants et moins forçant qu'un texte de 2 pages et demies..!
posté le 28 novembre 2007 @ 20h44
euh,s'cuser mais j'ai pas rit.Je en sais pas non plus si le but était d'être drôle ou moralisateur.Ça doitêtre mon côté mère térèsa et nouvelle maman qui me fait faire ça.Tout de même j'ai aimée,ça m'a au moins fait réfléchir durant 5 min ce à quoi je pense rarement.
posté le 28 novembre 2007 @ 14h10
Super ton histoire Elbico!
Une telle histoire de drop-out, m'semble que ça fait toujours du bien à lire :)
posté le 28 novembre 2007 @ 11h38
Dis-moi Elbico, ça me trotte dans la tête... Est-ce que quelqu'un a pris le billet de 26 millions ou alors tous l'ont laissé là sans prendre la peine de vérifier si il était gagnant?
Très bonne ton histoire au fait :) Je l'ai beaucoup aimé :)
posté le 28 novembre 2007 @ 09h55